Sur la rive occidentale de Saint-Jean-Cap-Ferrat, là où les Alpes-Maritimes plongent vers la Méditerranée, la Villa Les Cèdres occupe 14 hectares d’un terrain parmi les plus recherchés de la Côte d’Azur. Le domaine comprend un hôtel particulier Belle Époque de 14 chambres d’environ 1 700 mètres carrés, une piscine de taille olympique creusée dans la roche, une chapelle dédiée à saint François de Sales, des écuries conçues à l’origine pour 30 chevaux et le plus grand jardin botanique privé d’Europe. Aucune autre propriété n’a autant contribué à façonner le prestige et les prix du Cap Ferrat.

La Villa Les Cèdres et son parc botanique de 14 hectares, vus depuis la rive occidentale de Saint-Jean-Cap-Ferrat
L’intérieur reflète la succession de ses propriétaires sur près de deux siècles : grands salons ornés de lustres et de portraits du XIXe siècle allant du sol au plafond, une bibliothèque lambrissée de boiseries abritant 3 000 ouvrages consacrés à la flore et au naturalisme (dont un codex botanique de 1640 estimé à plusieurs centaines de milliers d’euros) et une statue en bronze d’Athéna drapée d’une tunique de marbre veillant sur l’entrée. Rien ne relève du pastiche. Chaque élément est d’origine ou cohérent avec la période, accumulé au fil des générations par la royauté, des industriels et le grand capital international.

L’un des grands salons de la villa, avec ses lustres d’origine et ses portraits du XIXe siècle du sol au plafond
La construction qui allait devenir la Villa Les Cèdres a été édifiée vers 1830 dans le style architectural sarde, sur un terrain alors rattaché à la commune de Villefranche-sur-Mer. Baptisée à l’origine Villa Les Oiseaux, elle fut acquise en 1850 par David-Désiré Pollonnais, maire de Villefranche-sur-Mer de 1872 à 1900. Sous la direction de Pollonnais, la propriété de 14 hectares servait à la fois de résidence pour la réception de personnalités françaises et d’exploitation oléicole. Plusieurs de ces oliviers d’origine, aujourd’hui plus que tricentenaires, subsistent encore dans le parc.
La famille Pollonnais, d’origine juive polonaise et établie dans le négoce textile à Nice, agrandit la villa au cours des décennies suivantes. C’était une propriété considérable, mais pas encore le monument qu’elle allait devenir. Cette métamorphose nécessitait un acquéreur disposant de ressources d’un tout autre ordre.
En 1904, le roi Léopold II de Belgique acquit le domaine Pollonnais et le rebaptisa Les Cèdres, du nom des cèdres qui bordaient le parc. Le souverain, qui accumulait des propriétés sur le Cap Ferrat depuis le milieu des années 1890, confia la transformation à son architecte de prédilection, Aaron Messiah, natif de Nice né en 1858.
Messiah ajouta un troisième étage complet à la structure existante et construisit une aile nouvelle achevée par un vaste péristyle soutenu par des colonnes massives. Le paysage fut simultanément repensé sous la direction de Jules Vacherot, architecte-paysagiste en chef de la Ville de Paris et concepteur des jardins de l’Exposition universelle de 1900, et de Harold Peto, architecte paysagiste anglais reconnu pour plusieurs jardins de villas remarquables sur la Riviera. Ensemble, ils posèrent les fondations du système de jardins en terrasses, des parterres formels, des arches sculptées et de l’entrée à colonnes corinthiennes des écuries, éléments qui demeurent identifiables dans leur forme actuelle.

La façade principale, avec le péristyle et les colonnes ajoutés par Aaron Messiah pour Léopold II après 1904
Léopold installa sa compagne, Blanche Delacroix, connue plus tard sous le nom de Caroline Lacroix et titrée baronne de Vaughan, dans la Villa Radiana voisine, sur le domaine. Les séjours prolongés et fréquents du roi sur le Cap Ferrat lui valurent des critiques à Bruxelles, mais ses investissements laissèrent sur la presqu’île une empreinte architecturale qui perdure bien au-delà de son règne. Après sa mort en 1909, la propriété passa brièvement à son neveu, le roi Albert Ier de Belgique.
Le jardin botanique des Cèdres s’étend sur 14 hectares et recense plus de 14 000 espèces de plantes tropicales et subtropicales, dont environ les deux tiers sont conservées dans 25 serres chauffées. La collection comprend près de 200 espèces de palmiers et de cycas, un bosquet de bambous, une section de forêt équatoriale, d’importantes présentations de Broméliacées et de Cactacées, ainsi que des plantations aquatiques incluant le Victoria amazonica. Par le nombre d’espèces, il se classe parmi les dix jardins botaniques les plus importants au monde et abrite ce qui est considéré comme la plus grande collection privée de plantes tropicales en Europe.

À l’intérieur de l’une des 25 serres chauffées, où les deux tiers de la collection botanique sont conservés toute l’année
Le domaine a été recensé dans l’Inventaire général du patrimoine culturel en 2008. Les jardins botaniques, les serres, la chapelle et les structures associées ont reçu une inscription formelle au titre des Monuments Historiques par arrêté ministériel en 2021, une classification qui les place sous la protection du droit du patrimoine français. Franklin Picard, auteur d’une monographie de référence sur les jardins publiée en 1999, qualifia la collection de « Louvre de la botanique », une formule qui renvoie moins à l’esthétique qu’à la profondeur et à la rigueur scientifique de ce que la famille Marnier-Lapostolle a constitué pendant huit décennies.
Quinze jardiniers à plein temps assurent l’entretien de la collection. Il ne s’agit pas de jardinage ornemental, mais de préservation d’espèces à une échelle que la plupart des institutions nationales peineraient à égaler.
En 1924, quinze ans après la mort de Léopold, le domaine fut acquis par Alexandre Marnier-Lapostolle, créateur du Grand Marnier, la célèbre liqueur à base de cognac et d’orange amère devenue l’un des spiritueux français les plus reconnus à l’international. À partir de 1928, son fils Julien intensifia la culture d’espèces exotiques avec une approche véritablement scientifique, transformant les jardins ornementaux de Léopold en l’un des plus importants jardins de recherche privés du bassin méditerranéen.
La famille récoltait les bigarades, les oranges amères cultivées dans les vergers du domaine, pour aromatiser leur liqueur emblématique. C’était un cas peu commun : un spiritueux distribué dans le monde entier tirant son ingrédient botanique d’un jardin privé situé sur l’une des presqu’îles résidentielles les plus chères au monde. La gestion Marnier-Lapostolle s’étendit sur plus de 80 ans et six générations, une continuité de propriété qui contribua de manière décisive à l’intégrité du domaine et de la collection.
En 2016, Davide Campari-Milano SpA acquit la Société des Produits Marnier Lapostolle (SPML), maison mère du Grand Marnier. La Villa Les Cèdres figurait parmi les actifs non stratégiques inclus dans l’opération. Campari confia la commercialisation à Savills, avec un prix initial affiché de 350 millions d’euros. La presse spécula bien au-delà : Nice-Matin avança une valorisation d’un milliard d’euros, Le Figaro suggéra une fourchette de 300 à 500 millions, et Bloomberg mentionna le prix demandé de 350 millions.
La propriété resta sur le marché pendant trois ans. En août 2019, Campari annonça un accord préliminaire pour la cession de la villa au prix de 200 millions d’euros (environ 221 millions de dollars au taux de change en vigueur). L’acquéreur fut ensuite identifié comme Rinat Akhmetov, la première fortune d’Ukraine, dont la holding SCM Holdings Limited qualifia l’opération d’investissement à long terme. Campari conserva environ 80 millions d’euros sur le produit net de la vente, dans le cadre de la cession des actifs non stratégiques de SPML.
Même au prix final, nettement inférieur au montant initialement demandé, cette transaction figure parmi les ventes résidentielles les plus chères jamais enregistrées au niveau mondial.
La Villa Les Cèdres n’est pas simplement vaste ou onéreuse. Sa valeur réside dans la superposition de périodes historiques distinctes au sein d’un domaine cohérent. Les fondations de style sarde des années 1830, l’expansion Belle Époque de Léopold avec le péristyle de Messiah et les terrasses de Vacherot, le programme botanique scientifique de la famille Marnier-Lapostolle : chaque phase a enrichi la propriété sans effacer ce qui précédait. Cette qualité de palimpseste est extrêmement rare dans l’immobilier de la Côte d’Azur, où les cycles de rénovation et de démolition tendent à détruire la provenance.

Mobilier d’époque et œuvres d’art collectionnées dans l’un des salons de réception de la villa
Le classement Monument Historique des jardins en 2021 a officialisé ce que les spécialistes reconnaissaient depuis des décennies. Le domaine n’est pas une simple résidence privée agrémentée de beaux jardins ; c’est un élément documenté du patrimoine culturel européen dont les collections botaniques justifient à elles seules des protocoles de conservation de niveau institutionnel.

Les jardins formels, avec un bassin ornemental et les Alpes-Maritimes en arrière-plan
Saint-Jean-Cap-Ferrat est depuis longtemps surnommé la « presqu’île des milliardaires », et Les Cèdres est le domaine qui en a fixé le standard. Sa vente à 200 millions d’euros, bien qu’inférieure au prix affiché, a confirmé que le Cap Ferrat peut soutenir des transactions résidentielles à neuf chiffres. L’historique de valorisation du domaine, du prix affiché de 350 millions par Savills jusqu’à la clôture à 200 millions, illustre également la discipline qu’exige le marché ultra-prime : même les propriétés les plus historiques doivent être positionnées dans une fourchette de prix reflétant un appétit réel des acquéreurs plutôt qu’une valorisation aspirationnelle.

Saint-Jean-Cap-Ferrat vu du ciel, la presqu’île dont Les Cèdres a contribué à fixer les prix
Parmi les voisins du domaine sur la presqu’île, on trouve ou a trouvé Andrew Lloyd Webber, le regretté Paul Allen, la famille Ferrero, et une succession de fortunes russes et moyen-orientales dont les acquisitions au cours des deux dernières décennies ont progressivement resserré l’offre disponible. Le Cap Ferrat offre ce que Monaco ne peut pas fournir : un foncier en bord de mer mesuré en hectares plutôt qu’en mètres carrés, des jardins matures ayant nécessité un siècle pour se constituer, et un niveau d’intimité absolue que les programmes neufs ne pourront structurellement jamais reproduire.
Pour les acquéreurs et les conseils évaluant le segment trophy de la Côte d’Azur, Les Cèdres demeure la référence. C’est le domaine à l’aune duquel toutes les autres propriétés de la presqu’île sont mesurées, non pas en raison de son prix, mais de ce qu’il renferme : près de deux siècles de provenance ininterrompue, une collection botanique de valeur scientifique mondiale, et l’empreinte architecturale d’un roi, d’un architecte et d’une famille de distillateurs qui, chacun à leur époque, avaient compris ce que valait ce rivage.
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Cet article est publié à titre informatif et ne constitue pas un conseil juridique, fiscal ou en investissement. Les acquéreurs potentiels sont invités à consulter des professionnels qualifiés avant toute décision d’acquisition immobilière.
Sources
Bloomberg – « Campari Finds Buyer for Exclusive French Villa at $221 Million » (2019)
Forbes – « The Most Expensive House In The World Could Sell For $1.1 Billion » (2016)
Monaco Life – « Ukraine oligarch buys €200m villa »
Wikipédia – Jardin botanique « Les Cèdres »
Monumentum.fr – Monument Historique : Domaine Les Cèdres (PA06000067) et Jardin des Cèdres (PA06000068)
Inventaire général du patrimoine culturel – Villa Les Oiseaux / Villa Les Cèdres (IA06000906)
Société Nationale d’Horticulture de France – « Le domaine des Cèdres à Saint-Jean-Cap-Ferrat »
The Spirits Business – « Campari Group to gain €80m from French villa sale » (2019)